|

|
Baudelaire occupe une place particulière dans la littérature française, en ouvrant une voie à la poésie moderne. Sa vie tumultueuse et mystérieuse, pourrait nous inspirer le thème du « poète maudit », et son œuvre semble converger vers un axe essentiel : dire l’Homme dans l’infinitude de son être, avec ses contradictions dramatiques, laissant une grande place à l’imagination créatrice, qui elle seule serait capable de déchiffrer le secret de l’Univers, le spleen et l’ivresse du retour à l’état paradisiaque originel. Baudelaire semble porter en lui la tragédie de la vie et l’extase de la vie, son destin pourrait se jouer entre Aube et Crépuscule, ange ou démon, paradis ou enfer, ombre et lumière. Ce livre va mettre en lumière les affinités spirituelles de Baudelaire avec Eugène Delacroix, «le peintre le plus original des temps anciens et des temps modernes», Edgar Allan Poe, dont il traduira les textes jusqu’au crépuscule de sa vie, parce qu’il trouvera chez lui l’art poétique et «mystique du Beau», et le musicien Richard Wagner qui va le subjuguer par sa grandeur : «Sans poésie, la musique de Wagner serait encore une œuvre poétique».
2009 - 192 pages, ISBN : 2 - 85157 - 367 - 4 15 € Diffusion distribution : en France DILISCO ; en Suisse SERVIDIS ; en Belgique LA CARAVELLE ; au Canada AGENCE DU LIVRE.
|
|

|
Daniel Lacerda
Après son affirmation en tant que romancière et poétesse, le présent ouvrage devient le deuxième
essai littéraire qu'Alice Machado nous propose, le précédent s'intitulant Figures
féminines dans le Voyage en Orient de Gérard de Nerval. Sur le grand
Baudelaire il existe une vaste bibliographie, à travers laquelle des biographes
et des analystes littéraires ont cherché à pénétrer le secret de son génie
poétique, et que l'argutie féminine de A. Machado s'emploie à nous révéler,
s'appuyant sur une large gamme de lectures, avec ses armes et son intuition
personnelles. Dans cette démarche, toute l'oeuvre de Baudelaire est prise en
compte, tant la poétique que celle en prose de commentateur d'art, l'essayiste
cherchant à saisir le grand dessein de l'écrivain, un être à part, privilégié
qui vise à dépasser le réel par la réussite de la beauté (p.143). Pour AM, la poésie
baudelairienne est traversée par un dramatisme profond, un conflit constant
entre plusieurs dualités opposées qui la dotent d'une force inégalée. Éveillée
par des lectures psychanalytiques, elle met en relief le drame familial du
poète qui perd son père à six ans et ne pardonnera jamais à sa mère de s'être
remariée, allant jusqu'à l'insulter en diverses occasions. Sa correspondance,
largement citée dans cet ouvrage, confirme cette aversion viscérale qui se
projette dans son oeuvre : « Quand on a un fils tel que moi, on ne se
remarie pas » (p. 32). « Cette déchirure de l'enfance le poursuivra
toute sa vie. Il éprouvera alors sa première sensation d'abandon, une sensation
qui ne le quittera plus. » (p.3l) Sa souffrance alimentera son oeuvre,
soit dans l'expression de l'abandon, soit à travers sa révolte l'affirmant
parfois sur un ton blasphématoire : « Puis-je user du glaive et périr par
le glaive ! « Saint Pierre a renié Jésus .. .il a bien fait ! »
(p.36) Convoquant les
symboles religieux du Mal (Satan) et du Bien (Dieu), présents dans le discours
critique de la deuxième moitié du XIXe siècle, Baudelaire les interroge sur son
destin malheureux allant dans son désarroi jusqu'à faire appel aux anges! La
création littéraire émergera toutefois de ce drame existentiel inépuisable, qui
le domine, se projetant comme un surpassement sublime et éternel en même temps
que lumière de vérité. Dans sa démarche individualiste,
Baudelaire a expérimenté sinon abusé des ersatz de son temps, le haschisch,
l'opium, le vin, comme moyen d'évasion et d'excitation de l'imagination
poétique, « la reine des facultés » Alice Machado nous montre qu'à
part cela, les extases procurées par la drogue ont plutôt abouti à des écueils
qui représentaient ces paradis artificiels. Elle attire notre attention
sur plusieurs poèmes des Fleurs du Mal et des Paradis Artificiels où
le thème du vin, abordé dans des scènes sociales saisissantes, devient un moyen
d'atteindre la légèreté, la liberté, la joie et l'ivresse. Le poète projetait
aussi d'écrire une pièce de théâtre intitulée l'Ivrogne. Terminant ce
chapitre, l'essayiste écrit: « On comprend bien que sa vie durant Charles
Baudelaire ait recherché des formes nobles d'ivresse, telles que l'exaltation
devant des idéaux artistiques, mais qu'il s'est souvent consolé par la drogue
et la boisson, des subterfuges pour fuir le spleen qui l'envahit, l'angoisse de
l'Horloge qui le ronge. » (p. 102) L'amour apparaît
également dans son oeuvre comme une tentative d'évasion. L'interprétation que
nous propose AM s'étale dans sa complexité sur vingt cinq pages. Elle découle
du conflit frustrant de sa jeunesse qui l'imprègne d'un sadisme vindicatif, tout
comme dans la poésie de son disciple portugais, Cesario Verde. À ce
propos, est reproduit un passage d'une lettre de Baudelaire à sa mère contenant
des prévisions d'un meurtre mutuel que AM interprète en s'appuyant sur Freud. D'un côté l'amour se confond,
pour lui, avec la prostitution en tant que perte d'individualité, mais
parallèlement il lance des appels à sa mère et à d'autres femmes pour soulager
sa solitude. Parmi les femmes avec qui le poète a vécu, il laisse une image
négative de Jeanne Duval et de Sarah la Louchette ; à l'inverse il focalise une
gloire céleste en l'actrice Marie Daubrun et en Madame Sabatier, par leur rôle
d'inspiratrices de la beauté (p. 122) Suivant l'analyse de l'érotisme
baudelairien proposé par Pierre Jean-Jouve, A. Machado montre que cette dualité
(acte charnel sadique, amour idyllique, dantesque) est dépassé par le
démoniaque. « Dans ces poèmes, l'excitation du désir sexuel se manifeste
comme un mouvement fantasmatique qui désoriente profondément le moi désirant. »
(p. 120) Le plaisir surgit lié à la destruction : « après l'amour, la
chair consumée de la femme redevient un squelette pourrissant auprès de son
amant » (p.126). Cette image nous rapproche des scènes nécrophiles que
complètent celles du sadisme. Les figures féminines
sont envisagées à la fois en tant qu'ange ou démon, être idéal ou vulgaire,
occupant un rôle central dans l'oeuvre baudelairienne. Alice Machado nous
propose un éclairage lumineux de cette thématique en utilisant des outils
d'analyse parmi les plus actuels, dont les contours sont à peine évoqués ici.
Cette approche thématique est complétée par un chapitre sur la « fuite
vers la mort », lui faisant suite la partie consacrée aux écrits sur
l'art, incluant des chapitres sur Edgar Poe, Eugène Delacroix et Richard
Wagner. Après une description du procès juridique déclenché à la parution de Les Fleurs du Mal, cet
essai se termine avec le déclin du poète vécu en Belgique et par une
conclusion, qui se résume ainsi: « Par son oeuvre
novatrice et provocante, voulant transcender le Mal, Charles Baudelaire
ouvre des voies nouvelles, et semble incarner à lui seul la modernité
littéraire. » Il a connu l'admiration de Verlaine et des plus grands
poètes, comme Rimbaud et André Breton, qui on témoigné leur reconnaissance à
son immortel génie poétique. Alice Machado contextualise habilement le riche et
dramatique combat du poète qui, par ses dons littéraires, a érigé dans la
douleur un surprenant ensemble de compositions poétiques reconnues parmi les
plus belles, les plus envoûtantes. Son ouvrage se trouve enrichi par une
chronologie biographique du poète et par une bibliographie fondamentale.
(1) Les
commentaires d'Helder de Macedo au Livro de Cesario Verde.
|