Une oeuvre novatrice et provocante

Après son affirmation en tant que romancière et poétesse, le présent ouvrage devient le deuxième essai littéraire qu'Alice Machado nous propose, le précédent s'intitulant Figures féminines dans le Voyage en Orient de Gérard de Nerval. Sur le grand Baudelaire il existe une vaste bibliographie, à travers laquelle des biographes et des analystes littéraires ont cherché à pénétrer le secret de son génie poétique, et que l'argutie féminine de A. Machado s'emploie à nous révéler, s'appuyant sur une large gamme de lectures, avec ses armes et son intuition personnelles.
Dans cette démarche, toute l'oeuvre de Baudelaire est prise en compte, tant la poétique que celle en prose de commentateur d'art, l'essayiste cherchant à saisir le grand dessein de l'écrivain, un être à part, privi­légié qui vise à dépasser le réel par la réussite de la beauté (p.143). Pour AM, la poésie baudelairienne est traversée par un dramatisme profond, un conflit constant entre plusieurs dualités opposées qui la dotent d'une force inégalée. 
Éveillée par des lectures psychanalytiques, elle met en relief le drame familial du poète qui perd son père à six ans et ne pardonnera jamais à sa mère de s'être remariée, allant jusqu'à l'insulter en diverses occasions. Sa correspondance, largement citée dans cet ouvrage, confirme cette aversion viscérale qui se projette dans son oeuvre : « Quand on a un fils tel que moi, on ne se remarie pas » (p. 32). « Cette déchirure de l'enfance le poursuivra toute sa vie. Il éprouvera alors sa première sensation d'abandon, une sensation qui ne le quittera plus. » (p.3l) Sa souffrance alimentera son oeuvre, soit dans l'expression de l'abandon, soit à travers sa révolte l'affirmant parfois sur un ton blas­phématoire : « Puis-je user du glaive et périr par le glaive ! « Saint Pierre a renié Jésus .. .il a bien fait ! » (p.36)
Convoquant les symboles religieux du Mal (Satan) et du Bien (Dieu), présents dans le discours critique de la deuxième moitié du XIXe siècle, Baudelaire les interroge sur son destin malheureux allant dans son désarroi jusqu'à faire appel aux anges! La création littéraire émergera toutefois de ce drame existentiel inépuisable, qui le domine, se projetant comme un surpassement sublime et éternel en même temps que lumière de vérité.
Dans sa démarche individua­liste, Baudelaire a expérimenté sinon abusé des ersatz de son temps, le haschisch, l'opium, le vin, comme moyen d'évasion et d'exci­tation de l'imagination poétique, « la reine des facultés » Alice Machado nous montre qu'à part cela, les extases procurées par la drogue ont plutôt abouti à des écueils qui représentaient ces paradis artificiels. Elle attire notre attention sur plusieurs poèmes des Fleurs du Mal et des Paradis Artificiels où le thème du vin, abordé dans des scènes sociales saisissantes, devient un moyen d'atteindre la légèreté, la liberté, la joie et l'ivresse. Le poète projetait aussi d'écrire une pièce de théâtre intitulée l'Ivrogne. Terminant ce chapitre, l'essayiste écrit: « On comprend bien que sa vie durant Charles Baudelaire ait recherché des formes nobles d'ivresse, telles que l'exaltation devant des idéaux artistiques, mais qu'il s'est souvent consolé par la drogue et la boisson, des subterfuges pour fuir le spleen qui l'envahit, l'angoisse de l'Horloge qui le ronge. » (p. 102) L'amour apparaît également dans son oeuvre comme une tenta­tive d'évasion. L'interprétation que nous propose AM s'étale dans sa complexité sur vingt cinq pages. 
Elle découle du conflit frustrant de sa jeunesse qui l'imprègne d'un sadisme vindicatif, tout comme dans la poésie de son disciple portugais, Cesario Verde. À ce propos, est reproduit un passage d'une lettre de Baudelaire à sa mère contenant des prévisions d'un meurtre mutuel que AM interprète en s'appuyant sur Freud. D'un côté l'amour se confond, pour lui, avec la prostitution en tant que perte d'individualité, mais parallèlement il lance des appels à sa mère et à d'autres femmes pour soulager sa solitude. Parmi les femmes avec qui le poète a vécu, il laisse une image négative de Jeanne Duval et de Sarah la Louchette ; à l'inverse il focalise une gloire céleste en l'actrice Marie Daubrun et en Madame Sabatier, par leur rôle d'inspiratrices de la beauté (p. 122) Suivant l'analyse de l'érotisme baudelairien proposé par Pierre Jean-Jouve, A. Machado montre que cette dualité (acte charnel sadique, amour idyllique, dantesque) est dépassé par le démoniaque. « Dans ces poèmes, l'excitation du désir sexuel se manifeste comme un mouvement fantasmatique qui désoriente profondément le moi désirant. » (p. 120) Le plaisir surgit lié à la destruction : « après l'amour, la chair consumée de la femme redevient un squelette pourrissant auprès de son amant » (p.126). Cette image nous rapproche des scènes nécrophiles que complètent celles du sadisme. Les figures féminines sont envisagées à la fois en tant qu'ange ou démon, être idéal ou vulgaire, occupant un rôle central dans l'oeuvre baudelairienne. 
Alice Machado nous propose un éclairage lumineux de cette thématique en utilisant des outils d'analyse parmi les plus actuels, dont les contours sont à peine évoqués ici. Cette approche thématique est complétée par un chapitre sur la « fuite vers la mort », lui faisant suite la partie consacrée aux écrits sur l'art, incluant des chapitres sur Edgar Poe, Eugène Delacroix et Richard Wagner. Après une description du procès juridique déclenché à la parution de Les Fleurs du Mal, cet essai se termine avec le déclin du poète vécu en Belgique et par une conclusion, qui se résume ainsi:
« Par son oeuvre novatrice et provocante, voulant transcender le Mal, Charles Baudelaire ouvre des voies nouvelles, et semble incarner à lui seul la modernité littéraire. » Il a connu l'admiration de Verlaine et des plus grands poètes, comme Rimbaud et André Breton, qui on témoigné leur reconnaissance à son immortel génie poétique. Alice Machado contextualise habilement le riche et dramatique combat du poète qui, par ses dons littéraires, a érigé dans la douleur un surpre­nant ensemble de compositions poétiques reconnues parmi les plus belles, les plus envoûtantes. Son ouvrage se trouve enrichi par une chronologie biographique du poète et par une bibliographie fondamentale. D.D.L.

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